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Commissaire Michel - Il y a une chance historique pour les Grands Lacs

Sommaire: Commissaire Michel - Il y a une chance historique pour les Grands Lacs (le 27 janvier 2006: New York)

Louis MICHEL, Commissaire européen au Développement et à l'Aide humanitaire, Conseil de Sécurité de l'ONU, New York

Il y a une chance historique pour les Grands Lacs

Madame la Présidente,
Mesdames et Messieurs les Représentants permanents,
Chers collègues,

Je veux d'abord féliciter la Tanzanie pour sa Présidence du Conseil de Sécurité.

Sa tradition pacificatrice dans toute la région en fait un acteur clé pour la stabilité en Afrique centrale.

Et je salue, Madame la Présidente, votre initiative d'organiser, ici et maintenant, au moment le plus crucial, un débat sur la paix, la sécurité et le développement dans la région des Grands Lacs.

Vous savez mieux que quiconque qu'il y a aujourd'hui une opportunité à saisir. Je dirais même une chance à arracher à la fatalité.

Madame la Présidente,
Mesdames, Messieurs,

Le Commissaire européen que je suis mesure l'honneur que vous faites à la Commission Barroso de lui permettre de s'exprimer devant le Conseil de Sécurité des Nations Unies.

Nous voulons y voir la consécration d'une évidence malheureusement trop souvent ignorée : l'évidence qu'il ne peut y avoir de développement sans paix et sans stabilité. Mais qu'il n'y a aucune chance de paix et de stabilité sans développement. Et c'est précisément cette réalité qui donne sa valeur ajoutée spécifique à l'institution que je représente.

Dans cette perspective, la Commission s'associe pleinement à la Déclaration de la Présidence européenne qui vient de définir le cadre et la stratégie de la contribution politique des Européens pour pacifier cette région dont la stabilité est si importante pour l'équilibre, l'harmonie et le redéploiement économique et humain de tout le continent africain.

Il m'appartient de rappeler l'engagement constant de la Commission européenne, souvent aux avant postes de la Communauté internationale, et mandatée par l'Union européenne pour rechercher une solution définitive aux crises et conflits qui affectent depuis trop longtemps cette région pourtant très riche en potentialités de toutes sortes.

Nous avons misé depuis toujours sur les vertus d'un dialogue politique actif, franc, mais respectueux et sans arrière-pensée aucune.

Nous n'avons d'autres objectifs que la paix, la sécurité, le bien être des populations.

Nous croyons que nous ne pouvons y parvenir que par la reconstruction d'Etats protecteurs et arbitres, légitimés par des systèmes démocratiques. Des Etats dotés d'institutions capables de remplir les grandes fonctions régaliennes qui seules peuvent assurer à tous les citoyens des droits égaux comme l'accès à l'enseignement, à la santé, à la justice, à l'administration, à la culture. Notre politique, en dehors de notre devoir humanitaire d'urgence, s'est toujours fondée sur cette forte conviction que la pauvreté ne sera vaincue que par l'émergence et la consolidation d'une puissance publique impartiale. Une puissance publique qui encourage des sociétés civiles vigilantes. Des sociétés civiles capables de s'approprier la responsabilité pleine et entière de leur destin.

Depuis 2002, l'Union a mobilisé pour cette région et ses pays plus d'un milliard d'euros (càd plus d'1,3 milliard de dollars).

La Commission s'est à ce titre investie dans des domaines clé tels que la gouvernance, le processus électoral (où nous sommes les premiers bailleurs de fonds avec 149 millions d'euros pour la RDC), ainsi que la reconstruction des services et infrastructures de base. Je n'ai pas le sentiment que, sans tous ces moyens, nous serions aujourd'hui aussi près du but. Pour consolider les acquis, il nous faudra encore dégager des moyens supplémentaires. Mais ces moyens n'auraient pas été suffisants non plus sans l'unicité d'analyse, d'action, et d'engagement de tous les acteurs internationaux.

Nous devrons maintenir cette alliance sacrée jusqu'au bout des processus de paix en cours, et même au-delà. Jusqu'au bout, le processus restera fragile. Et la formidable promesse d'une Afrique centrale enfin apaisée ; ouverte, un regard moderne fixé sur son avenir courra toujours le risque de se voir pulvérisée par des comportements individuels ou collectifs irresponsables par des querelles stériles, et même par des maladresses inconscientes.

Notre engagement - à nous et à nos amis africains - doit être inébranlable si nous voulons conjurer définitivement les dangers.

Mais, Monsieur le Président, je suis optimiste.

Au Rwanda, les blessures si douloureuses du génocide commencent petit à petit à s'apaiser. Déjà pointe un essor économique nouveau qui porte l'espoir et la motivation des jeunes générations qui savent que, s'ils elles le veulent, elles peuvent façonner un avenir de prospérité, de solidarité et de justice.

Un peu plus de dix ans après cette abominable tragédie, on peut enfin croire que ce peuple va se réconcilier avec lui-même.

Et puis il y a le Burundi. Il y a quelques semaines, les Burundais relevaient avec succès le défi que tous nous pensions inaccessible. Ils élisaient démocratiquement un Parlement représentatif de toute sa population. Avec intelligence, ils offraient au Président la légitimité la plus large pour qu'il puisse forger les conditions de leur réunification. Ce Président constituait un gouvernement avec plus d'un tiers de femmes et définissait dans la foulée un programme moderne, généreux et ambitieux. D'emblée il annonçait la gratuité de l'enseignement primaire.

Et aujourd'hui, en RDC, un processus de transition long et délicat s'achève peu à peu.

En quelques mois, près de 25 millions de Congolais et de Congolaises ont reçu de leur pays la carte d'électeur qui leur donne pour la première fois une identité, une citoyenneté, et la conscience d'appartenir à une même Nation et un même peuple.

Comment ne pas y croire enfin, en voyant - dans les centres d'enregistrement - le miracle s'opérer dans la tête et le cœur de ces hommes et de ces femmes jusque-là citoyens fantômes d'un non Etat ? Et le 18 décembre, plus de 60 % d'entre eux sont allés voter, pour la première fois depuis plus de quarante ans ; 84 % de ces électeurs ont ratifié une constitution moderne, équilibrée et démocratique. Parce que d'instinct, ils ont su qu'ils tenaient - au travers de ce geste fondateur - les clés pour inverser enfin le cours de leur propre Histoire.

Jusqu'au bout la Communauté internationale a le devoir de les accompagner, de les encourager, d'exhorter leurs responsables pour que le calendrier électoral soit respecté.

Il ne reste plus qu'à voter une loi électorale qui - je l'espère - assurera la représentation la plus large de toutes les composantes de la société congolaise.

Madame la Présidente, Mesdames, Messieurs,

Comment ne pas comprendre que ces pays ont des destins croisés ?

Mon intime conviction, c'est que l'achèvement heureux de ces processus peut peser lourd, non seulement sur la sous région, mais bien au-delà sur l'Afrique toute entière.

Cette dimension régionale m'apparaît comme étant fondamentale.

Nous devons catalyser les énergies et l'attention des pays sur des thématiques d'intérêt commun, en partant du principe si cher à la construction européenne que c'est en partageant intérêts, problèmes et ressources que l'on peut atteindre et maintenir la paix et accroître la prospérité.

C'est pourquoi je me réjouis de la volonté de ces trois pays de redynamiser la Communauté Economique des Pays des Grands Lacs (CEPGL). Nous sommes déterminés à mettre des moyens substantiels à la disposition de ce projet.

En voyant ces perspectives et ces potentialités, comment ne pas dénoncer avec la plus grande fermeté les actes de barbarie et les exactions inhumaines perpétrées cette semaine encore par certains groupes de nature criminelle qui, au nom d'intérêts sordides, terrorisent des citoyens innocents et tuent ceux-là mêmes qui - au péril de leur vie - sont là en notre nom pour les protéger.

Madame la Présidente, Mesdames, Messieurs,

La Commission européenne s'est associée dès le début à cette démarche volontariste auprès de ses partenaires privilégiés que sont les Nations Unies, les institutions de Bretton Woods et les autres bailleurs de fonds.

La Peace Building Commission aura de ce point de vue-là un rôle majeur à jouer. La Commission européenne s'inscrira plus que jamais dans une stratégie de développement comme facteur essentiel de la prévention des conflits et de la reconstruction d'Etats de droit se déclinant dans des systèmes judiciaires indépendants et fiables, des administrations publiques efficaces et en mesure de contrôler le territoire, des forces de sécurité réformées et soumises à un contrôle démocratique strict.

Madame la Présidente, Mesdames, Messieurs,

Je voudrais terminer par une considération plus générale.

Je crois profondément que les relations entre nous et l'Afrique sont aujourd'hui d'une nature nouvelle.

Elles se vivent dans le respect mutuel. Avec des partenaires égaux en droits et en devoirs, capables d'engager non seulement des dialogues mais aussi des débats.

Avec la ferme volonté de rapprocher nos conceptions de la démocratie et du droit.

Nous devons chercher avec acharnement et avec constance, le plus grand dénominateur commun possible, les grands concepts qui régissent l'organisation de nos sociétés modernes.
Des notions comme la justice, la solidarité, la liberté doivent être débattues entre nous. Il ne peut s'agir pour la Communauté internationale d'imposer unilatéralement ses termes de référence. Nous devons aussi nous laisser inspirer et convaincre par nos partenaires. Leur expérience, leur Histoire, leur perception, leur culture peuvent enrichir la nôtre.

Je sens que, si nous le voulons, nous pouvons enfin commencer à conjurer les spectres de nos passés respectifs pour avoir une lecture commune de l'Histoire. Alors seulement et ensemble nous construirons un monde meilleur.

  • Ref: SP06-001EN
  • Source UE: Commission Européenne
  • UN forum: Conseil de Securité
  • Date: 27/1/2006


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