
Sommaire: "L'intégration de l'Afrique dans l'économie mondiale" - discours de Louis Michel (le 27 mars 2007: Berlin)
Discours de Louis Michel, Commissaire européen au Développement et à l'Aide humanitaire, "L'intégration de l'Afrique dans l'économie mondiale", Réunion des Ministres du Développement du G8, Berlin, 26-27 mars 2007
A l'aune du 21ème siècle, nous entrons dans une ère nouvelle dans laquelle l'Afrique ne doit pas être considérée comme une bénéficiaire de l'aide au développement mais comme un partenaire à part entière, un nouvel acteur du système multipolaire mondial doté des attributs de la puissance politique, économique et stratégique. C'est un autre visage de l'Afrique qui se dessine devant nous.
Avec la création de l'Union Africaine, du nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD) et le renforcement du rôle des communautés économiques régionales, l'Afrique a lancé un signal fort à la Communauté internationale: celui d'une Afrique qui bouge, d'une Afrique en pleine mutation, d'une Afrique désireuse de s'engager sur la voie d'un changement durable. Voila un constat indéniable qui doit constituer le point de départ de toute l'action de la Communauté internationale
vis-à-vis de l'Afrique.
Nous devons collectivement faire en sorte que la mondialisation devienne une force positive pour le développement de l'Afrique. Le développement économique, le commerce et l'intégration régionale sont à cet égard parmi les thématiques centrales.
Ce sont des défis que l'UE connait bien pour n'avoir elle-même cessé de les relever tout au long des 50 dernières années. Sans développement économique durable, sans une intégration économique régionale puis continentale, l'Afrique ne pourra que difficilement prétendre occuper la place qui lui revient dans l'économie mondiale.
Pourquoi l'intégration régionale? Si il y à bien un point fondamental sur lequel nos experts s'accordent c'est celui du rôle pivot joué par l'intégration régionale dans la création de marchés de taille critique et plus intégrés. Ils sont un préalable essentiel à l'attraction d'investissements privés, à l'accroissement des capacités de production ainsi qu'une harmonisation des règles.
Quels défis pour l'Afrique? Comme mis en avant dans son volet économique par la Stratégie arrêtée par l'UE pour l'Afrique, un objectif majeur pour le continent doit être de mettre un terme à sa dépendance vis-à-vis de la production de matières premières et de créer les conditions nécessaires à la diversification de ses capacités de production. Pour atteindre cet objectif, les vecteurs clés sont:
(1) l'intégration commerciale pour accroitre à la fois le commerce Sud-Sud et le commerce Nord-Sud;
(2) l'interconnexion des pays et régions du continent par la mise sur pieds d'un réseau d'infrastructures permettant de favoriser la circulation des personnes et des biens; l'établissement des investissements et des fournisseurs de services; et facilitant les relations d'affaires entre régions et au niveau du continent;
(3) la promotion d'un cadre juridique stable, efficace et harmonisé comme préalable à la promotion de l'investissement privé;
(4) la mise en place de politiques publiques promouvant la stabilité macroéconomique.
Il y a un constat que nous partageons tous: la faible intégration de l'Afrique dans l'économie mondiale et le recul relatif de son poids dans le commerce et les investissements mondiaux. L'Afrique reste un acteur marginal du commerce mondial.
Ce constat signe l'échec de la stratégie des préférences tarifaires pratiquée ces dernières décennies, notamment par l'UE. Dans l'ensemble, ces préférences n'ont pas servi l'intégration harmonieuse de l'Afrique dans l'économie mondiale.
D'une part, ces préférences sont inéluctablement érodées par les vagues successives de libéralisation multilatérale: elles ne constituent donc pas une solution d'avenir.
D'autre part, et surtout, ces préférences ne sont aucunement en mesure de traiter les faiblesses structurelles des économies africaines: fragmentation et petite taille des marchés nationaux; déficiences du cadre règlementaire; manque d'investissement dans les biens publics de base (éducation, santé, infrastructures de transport).
Donc, si la perspective de long terme est bien l'intégration pleine et entière de l'Afrique comme région dans l'économie mondiale, une stratégie nouvelle est nécessaire. Cette stratégie ne peut être le repli sur soi: aucun pays ne s'est jamais développé de cette manière. Et les pays africains l'ont bien compris en lançant eux-mêmes d'ambitieux projets d'intégration régionale.
C'est la raison pour laquelle l'UE a décidé de négocier des Accords de Partenariat économiques (APE) avec ses partenaires africains. Les APE sont précisément un élément essentiel de ces stratégies régionales de développement économique. En effet, les APE sont avant tout des catalyseurs du développement: ils reconnaissent pleinement la nécessité de construire les marchés avant de les ouvrir et, en particulier, l'importance cruciale d'institutions publiques de qualité, tant au niveau national
qu'au niveau régional. Pour stimuler l'investissement et produire de la croissance, ces marchés doivent être construits à l'échelle des RECs. Ils doivent aussi, et c'est un élément essentiel des APE, être fondés sur des règles et promouvoir un environnement économique favorable à l'investissement.
Les APE selon nous représenteront une première étape essentielle et un tremplin pour l'intégration de l'Afrique dans l'économie mondiale, les fondations sur lesquelles les pays africains pourront construire ensemble cette intégration.
Ceci suppose (1) de promouvoir aux niveaux national et régional des politiques qui renforcent la compétitivité des entreprises et la bonne gouvernance, (2) de soutenir les réformes fiscales, douanières et bancaires, (3) d'appuyer les mesures de facilitation du commerce et de lutte contre la corruption et (4) d'encourager le dialogue public-privé. Ce raisonnement est au cœur de notre Initiative pour la Gouvernance qui sera un élément important et novateur de notre aide future aux pays ACP.
Promouvoir la gouvernance dans toutes ses dimensions, politique, économique, sociale et environnementale, est une nécessité absolue mais il faut le faire dans un esprit de dialogue et d'incitation et non sur la base de conditionnalités et sanctions. C'est la raison pour laquelle la Commission a décidé de réserver un montant de plus ou moins €3milliards d'incitants à la bonne gouvernance.
Cette intégration suppose également la mise en place de politiques publiques promouvant la stabilité macroéconomique, le développement de l'investissement privé et un cadre juridique stable qui sont des vecteurs incontournables de la croissance. Quelque soit en effet le montant de l'aide publique au développement, celle-ci ne peut seule suffire à faire face à l'ensemble des défis qu'il faut relever. C'est sur base de ce constat que la Commission est déterminée à appuyer les efforts du secteur
privé et à faciliter son accès au crédit par le biais d'interventions des organismes européens spécialisés tels que la Banque européenne d'investissement et le Centre pour le développement des entreprises.
L'intégration de l'Afrique dans l'économie mondiale nécessite également des réseaux de communication performants. Nous devons interconnecter l'Afrique en harmonisant les politiques de transport, en développant les infrastructures, en créant des réseaux transafricains, en développant la gestion intégrée de l'eau et des infrastructures énergétiques transfrontalières ainsi qu'en réduisant la fracture numérique. C'est ce que l'UE cherche à faire dans le cadre de son partenariat avec l'Afrique pour
les infrastructures à travers le fond fiduciaire que la Commission a créé à cet effet.
Il n'y aura cependant pas d'intégration réussie de l'Afrique dans l'économie mondiale si toutes les mesures ne sont pas prises pour renforcer la paix et la sécurité. Sans paix, il ne peut y avoir de développement durable, sans impulsion africaine visant à mettre fin aux conflits africains, il ne peut y avoir de paix durable.
Nous devons impérativement appuyer l'Union Africaine, les organisations sous-régionales et les pays africains pour prévenir et régler les conflits. C'est l'approche que l'UE à choisie en mettant en place sa facilité de soutien à la paix. Maintenir la paix coute de l'argent et le devoir du G8 est d'y contribuer collectivement.
L'Europe a certes des responsabilités particulières vis-à-vis du continent. C'est la raison pour laquelle elle a arrêté une Stratégie pour l'Afrique qui a posé les bases d'une relation nouvelle entre l'Europe et l'Afrique pour que celle-ci ne soit plus basée sur un principe archaïque d'une relation donateur-bénéficiaire, mais bien sur un partenariat entre deux acteurs internationaux riches de leurs diversités, et désireux de s'engager dans une relation régie par les principes d'égalité et
d'appropriation, pour faire face ensemble aux défis communs auxquels les deux continents sont confrontés dans un environnement globalisé.
C'est cette vision que nous désirons aujourd'hui transformer en une véritable Stratégie Conjointe devant guider les relations entre nos deux continents pour la décennie à venir. Notre but n'est rien de moins que la mise sur pieds d'un partenariat politique, global et entre les peuples de nos deux continents.
Cependant l'Europe ne peut pas tout. C'est l'ensemble de la Communauté internationale qui doit appuyer le continent pour des raisons de solidarité mais, plus fondamentalement, de stabilité internationale.
Je vous remercie.
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